Les communautés agricoles
Les communautés agricoles ou associations
de parsonniers ont existé un peu partout en France au Moyen-Age
et principalement à l'époque féodale. Dans
bon nombre de régions elles disparurent avant le XVIIème
siècle. Notre région, avec plus particulièrement
les environs immédiats de Thiers, est sans conteste la dernière
où elles ont subsisté. Deux ou trois d'entre elles
existaient encore au début de ce siècle sur Escoutoux
et sur Celles sur Durolle.
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Photographie
des derniers membres de la communautés des Ferrier
(vers 1904) |
Origines et formations
Il est bien difficile, voire impossible, de dire
avec exactitude à quelle époque ce mode de vie a commencé
à se développer. Il nous faut remonter aux premiers
temps de la féodalité; hélas aucun texte ne
peut vraiment nous aider car ces associations n'avaient aucun accord
écrit, mais seulement un accord tacite ou taisible.
C'est seulement aux XVIIème et XVIIIème
siècles, c'est à dire vers la fin des communautés,
que l'on trouve des actes mentionnant la création ou la reconduction
d'une société entre plusieurs associés ou consorts.
Au Moyen-Age, le but principal des serfs était de pouvoir
échapper au droit de main morte du Seigneur lors du décès
d'un des leurs et ainsi de pouvoir se succéder. Certains
textes de franchises ont accordé aux serfs la facilité
d'hériter d'un défunt; la condition expresse était
d'avoir vécu avec lui l'année durant au même
pot et au même feu.
L'abbé Guélon, au XIXème siècle,
dans son ouvrage sur Vollore, nous dit que plusieurs historiens
ont constaté "que l'usage de vie en commun " est
général au XIIIème siècle, un siècle
de prospérité pour le Royaume de France alors très
peuplé et qu'aucune épidémie n'a frappé
depuis longtemps. Il est certain aussi que la vie en commun offrait
l'avantage de pouvoir travailler un plus grand tènement et
d'en acquitter plus facilement le cens. Dans les terriers de Thiers,
comme le remarque André Kristos, le terme de communauté
n'est pas employé. On dit seulement "tel et tel consorts
communs en bien".
Un grand nombre de communautés de notre
région ont regroupé dans leur sein parfois plus de
vingt personnes et quelquefois même trente. Il est évident
qu'à leur origine la population était bien moins importante.
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Ferrier
: cette grande bâtisse appartenait à la dernière
communauté agricole
française qui s'éteignit en 1961... |
Organisation intérieure
Faire cohabiter trente personnes sous le même
toit n'est pas chose facile assurément et ça l'est
encore moins lorsque des liens de parenté proches ou éloignés
sont en jeu. Nos ancêtres "communautaires" avaient
résolu en partie le problème en déléguant
à l'un des leurs l'autorité. C'était le rôle
du maître, personnage capital.
Le maître ou "Mouistre" était
élu par les parsonniers, c'est à dire les membres
de la famille. On ne discutait pas ses ordres, il organisait le
travail, représentait la communauté à l'extérieur,
il était aussi chargé de vendre et d'acheter le bétail,
le blé, etc., mais au-delà d'une somme fixée
d'un commun accord, il devait prendre l'avis de tous.
Lorsque les propriétés étaient
grandes et que l'on pratiquait de nombreuses activités, le
maître s'adjoignait des aides à qui il remettait une
partie de son autorité. L'un devait s'occuper des labours
et du bétail, un autre des vignes et de la cave, etc.
Dans toute la région thiernoise, les maîtres
bien souvent, outre leur rôle familial, ont aussi exercé
d'autres fonctions telles que : consuls, collecteurs de la taille
ou bien marguillier des églises paroissiales dont ils relevaient.
Les maîtres étaient élus, mais bien souvent
ce n'était qu'une simple formalité car chacun d'entre
eux, au cours de son "règne", se choisissait un
successeur qu'il formait et à sa mort les parsonniers donnaient
l'autorité à celui qui avait été formé
par le maître défunt.
La Maîtresse (en aucun cas la femme du "Mouistre"),
à son niveau aussi, avait une autorité comparable
à celle du maître. Elle régnait sur la basse-cour
et son rôle principal était l'éducation des
enfants dont elle avait la charge, secondée par les femmes
de son choix. Il lui fallait aussi pourvoir à l'habillement
de tous ses parsonniers qui, eux, avaient la charge d'entretenir
la propriété et qui la faisaient prospérer,
menant une vie simple, sortant rarement à l'extérieur
de leur territoire.
Dans la montagne thiernoise, l'influence de la
religion a été grande et tous ces gens pratiquaient
les vertus prêchées par l'Évangile et en premier
lieu : la charité.
Il y avait toujours à table une place
réservée pour les pauvres et
elle était souvent occupée.
Activités -Ressources
Le nombre élevé de personnes vivant
au sein de chaque famille avait permis de diversifier les activités
et ainsi de multiplier les ressources.
Notre région de demi-montagne, au sol assez
pauvre, se prêtait surtout à l'élevage (bovins
et ovins), mais aussi à la culture des céréales,
principalement le seigle que l'on nommait au XVII et XVIIIème
siècle, blé-seigle.
Les communautés implantées sur les
coteaux de Thiers, Escoutoux et Vollore possédaient de nombreuses
vignes, dont l'essentiel de la production trouvait un débouché
naturel sur la ville de Thiers elle-même.
L'importance d'une "maison", ainsi appelait-on
une communauté ici, est facile à voir sur les cahiers
de la taille et de la capitation, par le nombre de paires de vaches
ou de bœufs servant au labour.
Les plus importantes pour Escoutoux, vers 1700,
labouraient à deux paires de vaches et parfois une paire
de bœufs.
Outre les jardins confiés aux femmes, toutes
les "maisons" possédaient une chènevière
d'où l'on tirait le chanvre qui, une fois traité et
tissé, servait à confectionner les toiles pour les
draps et divers autres tissus pour les habits ordinaires.
Bien souvent, dans les communautés de la
montagne thiernoise, la coutellerie a joué un rôle
important. Certaines familles telles les Ferrier du village de Ferrier
étaient forgerons et possédaient leur marque de coutellerie.
Les domaines appartenant aux communautés
agricoles étaient souvent vastes et n'ont cessé de
se développer jusqu'à leur dissolution.
Nombreuses étaient les familles possédant
plusieurs domaines, dont une partie était exploitée
par des métayers.
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Une
ferme-atelier de coutellerie à Raynaud |
L'habitation
Ici, peu ou pas de cour fermée comme dans
les grandes plaines fertiles. L'habitation, d'implantation le plus
souvent très ancienne, s'est développée au
fur et à mesure des besoins et sans aucun souci d'ordre ;
cependant les villages sont la plupart du temps exposés au
sud.
La maison
Commune à tous les parsonniers, elle est
haute, vaste mais sans apparat, avec un étage et grenier
au-dessus. Elle est en pisé dans la plaine et en pierre dans
la montagne de Thiers; un point commun à chacune ; la tuile
creuse et la faible pente des toitures.
Granges et dépendances
Aux dimensions importantes, elles ont leurs toitures
supportées par de gros piliers de bois, en fait des arbres
entiers simplement taillés à la hache. Les matériaux
de construction sont les mêmes que pour la maison.
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Le
domaine bâti de Ferrier : maison, granges et dépendances |
Moeurs - Coutumes
La vie des parsonniers était faite de simplicité,
toute consacrée au travail et à la prospérité
de leur maison. Ils ne fréquentaient que très peu
l'extérieur. Leurs principaux déplacements étaient
pour aller à l'église de leur paroisse et il était
très mal vu dans les communautés de fréquenter
les auberges.
Les mariages
Pratiquement toujours décidés à
l'avance, on s'arrangeait dans la mesure du possible pour marier
les cousins germains entre eux. S'il n 'y avait pas de garçons
et de filles de même parenté on cherchait dans une
communauté voisine et souvent c'était alors des mariages
multiples le même jour.
Les mariages avaient lieu autant que possible à
la morte saison, lorsque les travaux des champs avaient cessé
et en hiver il était plus facile de garder la viande pour
les festins.
Les filles recevaient un trousseau, leur lit et
un coffre de bois dur ainsi qu'une somme d'argent, payable en plusieurs
termes. Cette somme représentait leur droit dans leur maison
d'origine ; elles se trouvaient ainsi exclues de tout éventuel
partage.
Les dissolutions
Sous l'ancien régime, il y avait eu des
partages de communautés, mais leur disparition s'est produite
dans la première moitié du XIXème siècle,
seules, deux ou trois sont parvenues au début du XXème
siècle.
La cause principale en a été la révolution
de 1789 qui a bouleversé les traditions et ouvert de nouveaux
horizons.
En conclusion, nous dirons simplement que si les
communautés agricoles n'existent plus aujourd'hui, en revanche
leurs descendants sont nombreux dans la région de Thiers
et certains vivent encore sur le lieu de naissance de leur famille.
Le roman de Lucy Achalme "Le Maitre du pain" écrit
au début du 20ème siècle fait une description
très réaliste des communautés agricoles.
A lire absolument (contactez-nous pour
en savoir plus sur sa réédition prochaine).